ROLEPLAY


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#22 [fr] 

Journal de bord d'Eeri
Winderly 14, 1st AC 2619

Si seulement j’avais la moindre idée de ce qui nous attendait.
Fort-le-phare, dans mon imagination, c’était un petit camp, au bord d’une falaise, perdu dans un environnement des plus hostiles, un peu comme le camp des Veilleurs. Un brasero fixé en haut d’une pique, sur une butte, en hauteur. Une bande de rangers acariâtres et rudes, luttant contre les éléments. Trois tentes, un feu de camp.
Nous avons découvert une petite ville, construite à l’intérieur d’un morceau de canopée, illuminée par une magie incroyable. Je ne m’attendais pas à avoir un choc pareil avant de voir les remparts de Fyre. L’étage supérieur, là d’où la lumière vient, est un habile enchevêtrement d’objets, les "lentilles" d’un vaisseau Karavan, apparemment accidenté et pillé il y a plusieurs siècles, comme nous l’a expliqué l’intendante du camp. Des objets qui reflètent et amplifient la lumière d’un grand brasero. J’ai pu observer l’un de ces objets, de près, l'une des lentilles qui était un peu cassée. On peut y voir à travers, d’une certaine façon, comme s’il s’agissait d’eau solidifiée, incrustée dans un grand anneau fait de la matière étrange des vaisseaux Karavan. En observant Azazor à travers ça, j’ai ri, il semblait avoir repris le poids qu’il a perdu ces dernières semaines. Oy, on a tendance à flotter dans nos armures, il faut dire.
L’intendante a eu beau m’expliquer qu’il n’y avait aucune magie dans ces objets, je reste à penser qu’il s’agit d’une sorte d’amplificateur, comme ceux que l’on porte, mais spécialement pour la lumière. Quelque chose de magique qui déforme la réalité. J’ai demandé s’il serait possible de prendre l'un de ces fragments de lentille avec moi… Puis réfléchissant un instant, sentant l'oeil lourd d'Azazor, j’ai ajouté : "sur le chemin du retour... On est déjà assez chargés comme ça". Elle a sourit, et m’a proposé d’en reparler lorsqu'on reviendra.

L’intendante, Tao est une homine d’un calme incroyable. Elle a demandé des nouvelles des Nouvelles Terres, et nous a écouté sans vraiment s’impressionner de quoi que ce soit. J’ai raconté ce que je pensais : un empereur fyros grabataire et sans descendance, la théocratie toujours terrifiée dès qu’un yubo pète de la goo, des trykers qui mettent le nez partout… On a pas vraiment parlé des matis. Azazor a donné quelques autres nouvelles, peut-être un peu moins désabusées que les miennes. L'homine nous observait, et semblait s’amuser de nos personnalités diamétralement différentes. Nous avons évoqué le nexus aussi, le tremblement d’écorce, les gibbaïs, des matières premières, sujet qui a suscité plus d’intérêt de sa part. Azazor a aussi raconté sa chute dans la faille, sa fameuse rencontre avec fyrak. Tout comme moi, Tao n’a pas caché ses doutes. Il a alors sorti un objet, qu’il gardait visiblement dans une poche de son armure, tel un conteur exhiberait une preuve. "J’ai ramené ça" il a dit. "Une dent, qui s'est incrustée dans mon armure quand j'ai donné un coup de lance dans sa gueule béante". Une dent de fyrak, d’une matière aussi froide que les éclats de vaisseau karavan que nous avions observés plus tôt. J'ai regardé Azazor avec étonnement, mais n'ai rien dit de plus.

Puis j'ai expliqué à Tao avoir été ranger, pendant des années, avant de rejoindre les drakani pour servir la fédération des lacs. J’ai demandé pourquoi les rangers ici n’utilisaient pas de tunnels pour se déplacer. Sa réponse était si évidente, je me suis sentie idiote. Les tunnels sur les Nouvelles Terres ne font tout au plus que quelques kilomètres, et il s’agit toujours d’un moyen de transport dangereux, même s’il est bien maîtrisé. De plus, les accointances des rangers d’Almati avec les deux puissances font qu’un homin sera de toute façon ramené, si quelque chose tourne mal. Ici, les distances à parcourir sont infiniment plus grandes. "Nous avons développé et cherché ces passages", elle a dit, "mais nous avons eu trop de pertes. Chez nous, un homin qui reste coincé dans un tunnel n’a aucune chance de revoir la lumière de la surface."

Bref, nous avons beaucoup parlé avec l’intendante, et avec Kickan aussi, autour de quelques boissons.
Azazor est relativement moins bavard avec lui. Pour ma part, je l’aime bien ce tryker. Il faut dire que j’avais pris l’habitude d’en être entourée, ces dernières années. Je me rends compte que ces filous de drakani me manquent un peu. Il faut croire que Kickan a le même humour caustique et sincère. On a ri en comparant son accent à celui des nouvelles terres, Il a expliqué que les rangers ici parlaient le dialecte ranger entre eux, et qu’il est possible que le tyll et les autres langues homines aient eu moins d’occasion de se déformer avec le temps. On a aussi goûté à leur alcool local, le Baba, et j'ai essayé de lui faire goûter un reste du pain d’épice d’Eolinius, un peu sec maintenant. J’ai dû lui expliquer que c’était une spécialité de chez nous et que c’était bien meilleur frais, rien à faire. Même trempé dans le baba. Bon, faut dire que c’était sec comme un casse-croute de légionnaire.
Quand je lui ai demandé pourquoi tant d’homins vivaient ici et pourquoi ils ne venaient pas habiter dans les Nouvelles Terres, il m’a répondu :
"Pourquoi partir d’ici? Aller nous entasser dans les Nouvelles Terres, devoir respecter les caprices de vos empereurs et rois… Et puis, si nous ne restons pas, qui fera notre travail ici? Recueillir les imprudents dans votre genre? " Il a ri, j’ai ri aussi. Azazor pas trop.
Puis il a ajouté avec un sourire : "la Halte d’Oflovak compte au moins 10 fois plus d’homins qu’ici, et pourtant on a assez de place pour tous. Vous verrez ça bientôt. Nous y partons dans cinq jours"
Nous avons ouvert de grands yeux et attendu son explication : "Il me tardait d’y retourner. Je viens d’obtenir de Tao l’autorisation de faire la prochaine liaison à la place de Pad’ocett et de Laniolle. Nous partons toujours au moins à deux normalement, et mon équipier habituel a d'autres tâches en ce moment. Mais comme vous serez sans doute du voyage… Nous serons assez de trois."
On a souri. Cinq jours, c’était assez pour qu’on se remette totalement sur pied.

Un peu plus tard dans la soirée, alors qu’Azazor commençait à dormir debout, ou qu'il râlait dans son coin comme à son habitude, j’ai demandé nonchalamment si l’île d’Oflovak comptait des Trytonistes. Il a hoché la tête et souri : " Oh, ceux qui combattent les puissances des Nouvelles Terres? Pas trop à la Halte, non. De ce que je sais, ils se réunissent à Sombre Rive pour échapper à la Karavan. C'est leur repère. Et puis, s'ils viennent jusqu'ici, ils n’ont plus de raison d'être Trytonistes. Il n’y a pas de puissances ici"
J’ai répondu que, de ce qu'il me semblait, il ne s’agissait pas vraiment de livrer un combat, qu’ils n’attaqueraient pas les puissances de front et qu'ils tentent surtout de maintenir un certain équilibre. Il a rit, s’est levé et a fait quelques pas titubants (ou était-ce une danse?) vers le bar. "l’équilibre, on est les rois de l’équilibre, ici !". Il est revenu avec d’autres doses de baba.
Lorsqu'il s'est assis, son regard s'est ostensiblement posé sur ma main, celle où cette tache noire reste incrustée dans ma peau. Je me suis figée, ramèch de toub d'idiote que je suis d'avoir oublié de porter un gant. Puis ses yeux se sont posés sur moi, et il m'a regardée profondément un moment. Je suis restée silencieuse, avec l'impression qu'il lisait mes pensées. Après un moment, il a tendu une fiole de baba, a sourit et dit :
"Tu sais ce que dit un zoraï qui se cogne sur une table de bar?"

"Tahi !! Ça va encore me faire un bleu"

*****

Aujourd’hui, j’ai pu accompagner deux rangers, un fyros et un matis, pour un tour de garde autour du fort. C’est une tâche qu’ils accomplissent très régulièrement. Azazor est resté à la tour pour tenter d'accéder aux archives. Il veut savoir quels homins des Nouvelles terres sont passés par là. Il faut croire que ça l'obsède.
Nous avons commencé par faire le chemin jusqu’à la falaise, celui que nous avions emprunté en arrivant. Cette fois, ça m'a paru être une distance beaucoup plus courte. Nous devions vraiment être dans un état lamentable en arrivant. Ils ont inspecté le chemin et les éventuels signes au sol, expliquant que dans de rares cas les prédateurs de la mer de bois s’étaient aventurés jusqu’ici, laissant de nombreuses traces de griffes dans la sciure. Ceci aurait pu être le signe d’une agitation inhabituelle. Dans ce cas, nous devrions repousser notre départ vers la Halte. Mais tout semble calme et habituel en ce moment, m’ont-ils dit.
Ensuite, nous avons longé la falaise vers le nord. Ils ont noté deux ou trois glissements de terrain, fréquents dans cette zone et sans grande gravité. D’un endroit, nous avons eu une vue imprenable et dégagée sur la brume de la Mer de Bois. Le temps était relativement dégagé. Ils m’ont montré une zone, au loin, une trainée de brume qui semblait s’élever un peu plus, comme si elle était remuée par une agitation au sol. "Ils sont en chasse" m’ont ils dit. "Cette zone au nord est l’une des plus dangereuse, plus on remonte, et en général, plus on est proche d’une falaise où se trouve une rampe d’accès". J’ai plissé les yeux, pour essayer d’observer. "Ils sont à 7 ou 8 kilomètres, tu n’y verras rien de plus. En bas, nous nous repérons surtout à leurs cris."

Les prédateurs ne restent pas dans la zone, m’ont-ils dit plus tard. ils y viennent seulement chasser et se nourrir, en meute. C’est aussi parce qu’il est difficile de survivre à mesure qu’on s’enfonce vers le centre de la Mer de Bois, phénomène que les homins ressentent aussi. Seul l’Armadaï et quelques autres créatures aussi étranges que discrètes y vivent. Les meutes viennent en général du nord, parfois du sud, et les rangers soupçonnent qu’une ou deux meutes auraient trouvé refuge sur l’un des îlots en hauteur, un peu plus au sud. La falaise de Fort-le-Phare n’étant pas adaptée pour les griffes de ces sortes de grands yetins, ils ne s’y aventurent que s’ils sont surpris par de forts orages ou tempêtes de sciure.

Nous avons laissé la falaise et pris la direction des terres. Ils ont pointé l’horizon, droit devant nous :
"l’arbre éternel est dans cette direction. Par temps très clair, comme aujourd'hui, nous en voyons la cime depuis le haut de la tour."
À mesure qu’on avançait dans les terres, nous passions d’une zone désertique à une sorte de jungle. Nous sommes arrivés dans ce qu’ils appellent les souches dormantes. Un endroit qui m’a tout de suite rappelé le couloir aux écorces, entre Pyr et l’Oasis d’Oflovak, mais couvert d’une végétation dense et variée. Il s’agit de résidus des morceaux de canopée tombée, lors de la formation naturelle du Fort. Une multitude d’écorces, certaines gigantesques, tombées du ciel il y a des siècles. Autant dire, je suis restée émerveillée par cet endroit. Les rangers sont restés sur leur gardes, car les jugulas s’aventurent parfois jusqu’ici pour chasser les petits herbivores qui y vivent. J’ai ramassé quelques spécimens de feuilles, de petits arbres inconnus sur les Nouvelles Terres, ainsi que quelques petits morceaux d’écorce.

Puis nous avons continué, en restant à distance du fort, et sans vraiment le perdre de vue, décrivant un large cercle. Les deux rangers ont observé plusieurs mouvements de troupeaux, des jugulas au loin, quelques groupes d'herbivores, dont des yelks très communs avec ceux de notre désert. Après une ou deux heures de marche, nous avons repris la direction du Fort, afin de rentrer.
"Pendant que nous faisons la partie nord, une autre équipe s’occupe du sud. Autrement le tour est beaucoup trop long pour être fait en une journée, surtout quand il y a des imprévus. Mais c’est une journée calme, pas grand chose à signaler."

En rentrant, j’ai retrouvé Azazor et nous sommes montés en haut de la tour, afin d’admirer la cime de l’arbre éternel, encore éclairé par la lumière du soir. Ce que nous pouvons voir n’est qu’une infime partie de ce gigantesque arbre, qui s’étend sur des milliers de kilomètres au sol. Je me demande s'il est possible pour des yeux homins de l’admirer en entier dans son immensité. D’autres rangers sont venus raviver la flamme du grand brasero qui illumine le phare. Nous les avons observés, puis Azazor est redescendu à l’appel du repas du soir. Je suis restée un moment seule en haut, à m’imaginer rester et passer la fin de ma vie dans cet endroit. Puis j’ai pensé à la route qu’il nous restait, et à tout ceux qui attendraient notre retour.
Nous repartons dans deux jours.

Il me faut encore écrire deux lettres, les sceller, et les confier à l'intendante, en espérant que quelqu'un de pas trop empoté fasse la route vers les Nouvelles Terres bientôt. L'une est pour mes amies et amis des lacs et du désert. L'autre, codée, pour Mazé'Yum, par l'intermédiaire de Nikuya pour plus de discrétion, je pense qu'elle saura le trouver. Avec l'ordre sur chaque enveloppe de ne rémunérer le porteur à l'arrivée seulement si le sceau est intact.

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Eeri
"Quand on a le nez trop près de la bouteille, on ne voit plus le bar"

#23 [fr] 

Cela fait quatre jours qu’Eeri, Azazor et Kickan ont quitté Fort-le-Phare en direction de la Halte d’Oflovak. Quatre jours sans soucis, à suivre sans encombre la route traversant la Mer de Bois. Avoir un ranger qui connaît bien le chemin est d’une grande aide. Et si ce n'est la fatigue dû à la marche et surtout au milieu ambiant qui a l'air d'absorber leur énergie, la traversée n'a pour l'instant rien à voir avec ce qu'ont vécu les deux fyros la dernière fois. Ce soir, les trois homins ont fait un feu, le premier depuis leur départ du phare. Devant ce feu salvateur, ce feu qui réchauffe l’âme et le corps, Azazor est pensif. Depuis leur départ, il n’a quasiment pas parlé, restant mutique. Aussi, quand il parle ce soir-là, les deux autres homins le regardent, incrédules.

- Hmm, Kickan…
- Oui Azazor ?

Le fyros marque une pause, comme s'il avait du mal à poser sa question. Celle-ci à l'air d'embraser son esprit et ses yeux, à moins que ce ne soit le reflet des flammes du feu devant eux. Puis, dans un soupire, la question finit par sortir, comme un craquement de braise.

- Est-ce que tu crois au Grand Dragon ?

Eeri, qui jusqu'ici touillait les braises avec un bâton, s'interrompt et jette un regard à Kickan, attendant sa réponse.

- Comme tout homin, j’ai entendu parler de cette histoire. Le Dragon qui vient sur Atys, Jena qui le repousse avec sa lumière et l’envoie se réfugier dans les profondeurs. C’est quelque chose que tout le monde connaît.
- Et tu y crois ?
- Tu sais ici, on n’a pas trop le temps de se pencher sur ce genre de choses. Là d’où tu viens, je conçois qu’on puisse réfléchir aux fondements des mythes, mais ici, on pense surtout survie.

Eeri pousse un soupir en lâchant son bâton dans le feu et se tourne vers Azazor.

- Aza, j’ai une question sur ta dent de fyrak…
- C’est pas une dent, mais un éclat de dent.
- Ouais, bon, peu importe. Pourquoi tu ne l’as pas montré quand tu nous as raconté la première fois ton histoire ?
- Je ne suis pas Husyrech. Je voulais que vous me croyiez sans preuve, pour tester votre foi.

Eeri a un début de rire qu’elle réfrène aussitôt. Si elle veut faire parler le fyros, il vaut mieux éviter de le brusquer dès maintenant.

- Et puis, voyant que ça ne suffisait pas, j’ai envisagé de vous le montrer. Mais entre temps, j’avais remarqué un truc.

Il laisse passer un silence, comme s’il attendait qu’on lui pose la question. Au loin dans la brume, un armadaï pousse un beuglement plaintif. Devant l’absence de question, l'ancien légionnaire enchaine.

- L’éclat de dent semble être de la même matière que les machines de la karavan.

Eeri sourit. Elle aussi l’avait remarqué. Azazor sort l’éclat de dent d’une poche de son armure et le fait luire devant le feu.

- Quand j’ai vu fyrak, il a ouvert sa gueule et…
- Et tu lui as donné un coup de lance dans les dents, je sais, tu l’as déjà raconté.
- ney, et c’est là qu’un éclat de dent a dû s’incruster dans mon armure, car une fois que les kamis m’ont téléporté loin du dragon, j’ai remarqué le morceau de dent, fiché au niveau de mon plastron.

Kickan, un léger sourire aux lèvres, murmure une suggestion:
- ça ne peut pas être une hallucination tout simplement ?

Azazor le regarde alors intensément, comme s’il voulait percer l’intention dans les propos du tryker. Puis il se tourne vers Eeri et lui demande :
- Toi, t’en penses quoi ?
- Si c’est une hallucination ?
- ney
- Ben… je ne remets pas en doute ta bonne foi, mais je ne crois pas que tu sois descendu suffisamment profond pour tomber sur fyrak. Et encore moins pour y survivre.
- Et la dent ?
- Je sais pas.

Azazor rumine un truc inintelligible, puis ajoute:
- Vous voulez savoir le fond de ma pensée ?
- C’est bien prudent? tente Eeri, le regard amusé. Devant la mine du fyros, elle regrette aussitôt. Pourtant, sa réponse l’étonne.
- Tu as raison Eeri, c’est illogique que j’ai pu rencontrer fyrak.

Il laisse passer un nouveau silence puis ajoute :
- Mais il y a l’éclat de dent. Je pense que celui-ci est un morceau d’une machine de la karavan. Même matière probablement, donc même provenance. Alors de deux choses l’une. Ou fyrak est une création de la karavan. Une sorte de… vaisseau. Ce qui ne serait pas déconnant. J’étais déjà arrivé à la même conclusion dans mon tome 4 de la symbologie.
- La symboquoi? s’étonne le tryker.
- La symbologie, l’étude des symboles. Tu l’as lu Eeri ?
- Ouep, mais de là à te faire un résumé, comme ça à froid...
- Peu importe. Dans ce tome, j’arrive à l’hypothèse que la karavan est venu sur Atys sur le dos du dragon. cak fyr kam pyr lik, soit terre, chaleur, sève, eau, essence végétale. Notre terre, Atys, est postérieure à la chaleur du dragon. Puis la sève des kamis, l’eau et la vie végétale viennent après.

Le tryker regarde Eeri éberlués. On sent qu'il se retient de rire. Mais Eeri se fait étrangement plus sérieuse.

- Bref, première hypothèse, fyrak est une création matérielle de la karavan. Son vaisseau en quelque sorte. L’autre hypothèse est plus audacieuse.

Un coup de vent fait vaciller les flammes du brasier, avant que celui-ci ne reprenne sa combustion.

- Houla, le feu va finir par s'éteindre avec tout ce vent, s'inquiète Kickan.
- Le vent est au feu ce que l’absence est à l’amour. Il éteint le petit et allume le grand.
- Bon, au lieu de faire ton poète à deux dappers, ton autre hypothèse c'est quoi? insiste Eeri.
- La poésie est à la vie ce que le feu est au bois. Elle en émane et la transforme, lance Azazor, le regarde amusé.
- Aza !

Celui-ci regarde son auditoire. Il prend un malin plaisir à les voir dans l'attente, surtout Eeri. C'est donc ça ce que ressentent les professeurs à l'Académie Impériale, quand ils discourent devant leurs élèves captivés? Se raclant la gorge, il reprend:

- L'autre hypothèse disais-je, et bien je n’ai simplement jamais vu fyrak. Pas même de machine.

Eeri prend une grande inspiration, comme si elle allait dire quelque chose, mais le fyros enchaîne.

- La vue de fyrak serait une sorte d’hallucination. Ou un rêve. Peut-être même un rêve envoyé par les kamis. J’ai lu beaucoup de témoignages d’homins ayant parcourus les primes racines et revenus vivants. Pourtant, par où sont-ils passés ? Comment ont-ils survécu aux kitins qui grouillent en bas ? La solution la plus simple à cette énigme est qu’ils n’ont simplement jamais entrepris le voyage qu’ils décrivent. Que tout n’est qu’un rêve. Comme s’ils avaient été mis en pause par les kamis pendant quelque temps, vivant une aventure en rêve alors qu’ils gisent dans un recoin d’une faille ou d’un tunnel des primes racines.
- Les kamis seraient capables de ce genre de chose? demande Kickan, intrigué.
- Je ne sais pas. Mais les plus éveillés des zoraïs parlent de voyage. Que lorsqu’ils atteignent l’âge kami, ils ne font qu’un avec les kamis. On parle d’illumination. Ça ne me paraît donc pas improbable, bien au contraire. Sauf qu’il y a un hic.

Les deux homins lèvent un sourcil en même temps. Leur synchronisation en est comique. Ces deux-là se sont bien trouvés. Azazor ne le remarque même pas, trop obsédé par expliquer sa vision des choses.

- Le hic, c’est l’éclat de dent. Ceci dit, j’ai pu la récupérer autrement sans m’en rendre compte. Par exemple taper sur un artefact de la karavan dans les profondeurs, le genre d’artefact qu’on voit parfois sur la route des ombres, le tout en état mi-éveillé. Un rêve où tu bouges quand même.
- Ou un kami facétieux t’en a glissé un dans la poche pendant que tu dormais, suggère Kickan.

Le tryker, ne tenant plus, éclate de rire, trop content de sa blague. Eeri se met aussi à rire mécaniquement, mais on sent qu'elle essaie de se contrôler, ne voulant pas bloquer la discussion quand elle devient justement intéressante. Le fyros reste impassible, attendant que le fou rire passe. Depuis qu’il est revenu de son voyage sous terre, il a l’habitude d’être moqué. Ça le change des plaisanteries sur son ventre. Kickan essuie ses larmes tout en regardant Eeri avec des yeux rieurs. Celle-ci lui rend son sourire et tourne de nouveau sa tête vers Azazor qui continue d'expliquer.

- Rien n’est impossible. Toujours est-il que l’hypothèse la plus probable est bien le rêve. Se pose alors la question du pourquoi.

Prenant une voix de vieux sage, Kickan murmure :
- Et oui, pourquoi, telle est la question…

Eeri se retient d’exploser de rire de nouveau. Elle aimerait, bizarrement, quand même avoir le fin mot de l’histoire. Elle se mord alors la langue pour se retenir.

- Pourquoi croyons-nous au Grand Dragon ? Comment se fait-il qu’une grande partie des homins, d’où qu’ils viennent, peu importe leur religion, croit en son existence ? Ce mythe du Grand Dragon est presque aussi tenace que celui de Jena. Même chez les kamistes, la foi en Jena est encore forte chez beaucoup.
- Les kamistes jenaïstes, souligne Eeri.
- ney, et il a fallu toute la force d’un Hoï Cho pour que celui-ci soit progressivement remplacé par le kamisme des révélations.
- Et selon toi, il vient d’où ce mythe du Grand Dragon ?

Azazor ferme les yeux, comme s’il se concentrait. Puis murmure d’une voix lugubre :

-Les cendres du dragon, dans les profondeurs, ouvrent la voie vers la Vérité…
Eeri et Kickan s’expriment en chœur :
- Quoi ??
- C’est une phrase que j’avais en tête depuis mon retour des profondeurs. Une sorte de mantra. Je ne sais pas d’où ça vient. Mais je pense avoir compris ce que ça voulait dire.

Eeri pense que plus le temps passe, plus Azazor devient littéralement fou. D’un légionnaire bougon mais néanmoins valeureux, il est devenu une sorte de vieux fou déblatérant des trucs incompréhensibles. C’est donc ça, devenir vieux ? Pourtant elle est à peine plus jeune que lui. Ça ne donne pas envie de vieillir. Ou alors c'est le fait de passer son temps à la bibliothèque impériale.

- Je crois que les kamis, en m’envoyant ce rêve et en me faisant découvrir cette « dent de dragon » ont voulu me faire passer un message. Cet éclat de dent est un morceau de machine karavan. Mais tout n’était qu’un rêve, sauf cet artefact. Peut-être alors que le dragon…

Il laisse courir sa phrase et jette un œil à Eeri, qui s'agace.
-Quoi bordel ? Quoi ?
- Peut-être que le dragon du mythe est aussi un rêve. Un rêve envoyé par la karavan.

Un silence se fait soudain, seulement terni par le mugissement d’un armadaï au loin.

- Tu veux dire que fyrak n’existerait pas ? Mais t’es fou! , s’enrage Eeri.
- Je ne sais pas vraiment en fait. Mais ça ne me paraît pas si fou que ça.
- Toi, Azazor, fyros jusqu’au bout de tes ongles crades, tu viens de dire que tu ne crois pas en fyrak ?
- Je n’ai pas dit ça, j’ai dit que c’était une hypothèse.
- Parce que t’as rêvé d’un dragon et que t’as trouvé un morceau de vaisseau de la karavan en guise de dent ?
- Dit comme ça, c’est bien faible comme démonstration. Mais il y a d’autre raison de le penser.
- Comme quoi?
- Qui nous interdit de descendre dans les profondeurs ? La Karavan. A cause de quoi ? Des kitins ? Non, du Dragon. A croire que la Karavan n’avait même pas connaissance des kitins pour nous faire peur avec eux. Alors…. Alors elle a peut-être inventé le mythe du dragon. C’est bien pratique, comme ça elle passe pour la gentille qui l’a terrassé, et on n’a pas envie de descendre tout en bas.
- Et quel serait son intérêt à la Karavan qu’on ne descende pas? interroge Kickan.
- Pour qu’on ne trouve pas des trucs comme ça, répond Azazor en montrant la « dent ». Je suis persuadé que les profondeurs regorgent de ce genre d’artefact. Il y a cet artefact étrange mentionné par Pylos Cetheus dans l’ouvrage « sel ûr atalbem ûr selak », et bien sûr ceux qu’on peut trouver dans les primes racines accessible depuis les Nouvelles Terres. J’avais aussi mentionné dans un ouvrage sur les foreuses, la rumeur racontant que les foreuses remontaient des artefacts et que c’était pour ça qu’elles avaient été mises en arrêt en 2494.
- Une sorte de grand méchant pour faire peur, souffle Eeri.
- ney, mais ce que la Karavan n’avait pas pensé, c’est que les fyros aimeraient le feu. Alors forcément une grosse bête qui crache du feu, ça ne pouvait qu’attiser leur curiosité.

Il laisse de nouveau planer un silence, le temps qu’ils digèrent l’information, puis reprend :

- Vu la teneur incendiaire de cette hypothèse, tu comprends Eeri pourquoi je n'ai même pas osé aborder le sujet dans les Nouvelles Terres. La Karavan a des oreilles... Toi qui es trytonniste, tu peux comprendre...
- Que.. QUOI? Mais je suis pas tr...

Devant le sourire d'Azazor, elle s'arrête. L'enfoiré, il joue avec ses nerfs. Un point pour lui. Le fyros continue:

- Les cendres du dragon, dans les profondeurs, ouvrent la voie vers la vérité, c’est une métaphore.
- J'vais t'en foutre des métaphores, grommelle Eeri.
- Une méta quoi, demande Kickan?
- Une métaphore, une image quoi. La quête du Dragon, en somme, c’est la quête de la Vérité.

Kickan se masse les tempes en soufflant.

- Je sais pas si c’est la Mer de Bois ou tes propos, mais je commence à avoir mal au crâne.
- Ouais pareil, le coup de fyrak qui n’existe pas, c’est trop pour moi ce soir. Je vais aller me coucher, rajoute Eeri.

Se faisant elle lance un regard rageur vers Azazor. Comment peut-il savoir le fond de ses convictions? Cela se voit tant que ça? Le fyros ne la regarde pas et range sa « dent » dans son plastron, gardant les yeux fixés sur le feu.

- ney, ça fait beaucoup de chose pour ce soir. Il est effectivement temps d’aller dormir.

Les deux fyros et le tryker se blottissent chacun dans leur peau de bête. Les nuits sont fraîches ici bas. Dans la plaine désolée, un armadaï meugle pour appeler un partenaire.

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fyros pure sève
akash i orak, talen i rechten!
élucubrations
biographie
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